Jessica, installée à Londres, étudie le comportement d’animaux (bourdons, rats-taupes, certaines araignées…) dont il a été prouvé que, si la transmission de leurs gênes fait bien partie de l’évolution de leurs colonies, il leur arrive de se suicider pour sauver les leurs.
La jeune scientifique tente de prouver que le suicide humain participe du même principe, qu’il est fondé sur l’empathie et vise à la préservation de l’espèce. Elle ne confie à personne le véritable sujet de son étude. Qui pourrait bien entériner une telle idée, subversive, dérangeante ?
Elle a de bonnes raisons de croire en cette thèse. La vie lui en a apporté des preuves tangibles. Suicide de son meilleur ami de fac dont on apprend après coup qu’il harcelait une étudiante. Suicide de Beth, anorexique, qui libère ainsi sa compagne d’une relation destructrice. Et surtout suicide raté de son père, être tyrannique, qui, en restant vivant, a bien pourri la vie de toute sa famille.
Jessica nous apostrophe, nous bouscule. Le récit à la première personne sert le propos de l’autrice, pénétrer dans la psyché tourmentée de son héroïne, sans fard, sans recul. Jessica affirme : « le suicide est parfois la chose naturelle à faire pour épargner ceux que l’on aime », elle pose le problème, l’étaye d’exemples tirés de sa propre expérience. Par là-même, se situant à proximité de personnes chères disparues, elle ne peut que confier ses pensées intimes, ses sentiments face à leur perte, dire beaucoup d’elle et remporter l’adhésion.
Jessica nous fait rire. Ses raisonnements sont portés par un style alerte qui permet d’éviter l’auto-apitoiement : « Mon cher père n’était pas un vampire. Ses accès de rage étaient aussi fréquents le jour que la nuit. » S’éloigner du simple témoignage larmoyant pour raconter les horreurs subies dans l’enfance de Jessica autorise Effie Black à livrer une satire de l’auto-fiction dont le public anglais semble lui-aussi avoir été victime. Puis Jessica doute. Un ultime suicide fait vaciller ses convictions, au point de lui faire abandonner son sujet d’étude, au point de changer de point de vue sur la vie même.
De moins en moins incisif, de plus en plus triste, profond sans être plombant, ce premier roman, excusez du peu, s’attaque à la question de l’absurdité de l’existence. A quoi sert notre séjour sur cette terre ? A quoi bon vivre s’il faut mourir ? Il le fait avec beaucoup d’humour et de sincérité et nous console, un peu, de ne pas savoir ce qu’on fout là.
Marianne Peyronnet
