Quand t’as 22 piges et que tu tombes dans les pommes chez un pote, c’est tout à fait normal. Si ça t’arrive à 42 ans, on ne t’invitera plus jamais.
Chuck a dépassé la quarantaine. Pour un punk qui a fait toutes les expériences les plus extrêmes, voilà qui a de quoi surprendre, lui le premier. S’en réjouir, pas sûr, si on l’écoute. Si on lit le flux de ses réflexions acides, de ses réparties rapides comme des lance-rockets, par contre, c’est certain. Depuis Bukowski, on n’avait pas pris un tel plaisir sournois à se moquer des travers de nos contemporains, vu depuis l’œil plus qu’aguerri d’un pilier de comptoir dégoisant allègrement sur ses semblables (les loques peu dignes qui sillonnent à ses côtés), ses moins semblables (les bobos à poussettes qui envahissent son quartier) et lui-même (le gars défoncé à la fiabilité relative). Chacun en prend pour son grade et les considérations de Bucky alias Chuck visent tellement juste qu’elles prennent des airs de répliques cultes. On voudrait qu’il nous reste assez de cervelle pour en apprendre des passages par cœur : Je suis fauché, foutu, tellement tordu que je ne pourrai plus jamais me tenir droit, comme un cintre humain ayant servi à entrer par effraction dans une bagnole.
Anecdotes désopilantes, crades, scato, hontes absolues, mecs qui puent la mort, pertes de mémoires, agacements… la narration suit Chuck au rythme de ses cuites-défonces, enchaînées façon sprint, et de ses réveils vaseux, beaucoup moins glorieux. Des personnages de toutes sortes peuplent ses nuits et ses jours, anciennes amantes défigurées, bodybuilders s’enfilant 6000 calories par jour, potes d’un soir, de zinc, de bars dans leur jus, ou de boîtes où l’on danse. Il y a du Hubert Selby Jr. dans cette galerie de déglingués, du J. G. Ballard dans la peinture hyperréaliste d’un environnement qui a de quoi rendre schizophrène. Gentrification oblige, le monde de Chuck est en voie de disparition.
Dans une deuxième partie du récit, on bascule. Le travail de Chuck, vendeur dans une entreprise qui a inventé un procédé de miniaturisation des baleines qu’achètent des gens qui ne savent plus quoi faire de leur pognon, était déjà étrange, mais quand il tombe sur une nouvelle drogue, une espèce de caillou noir à sniffer qui ne s’épuiserait jamais, on vire dans l’absurde, l’irréel. Le rire se transforme en rictus à mesure que Chuck, que des meurtres sanglants précédent, semble perdre la mémoire autant que la raison. Et l’on saisit alors la référence à Phillip K. Dick notée sur la quatrième de couv. Est-on dans un bad trip ? Dans un road trip sordide ? A vous de voir si vous vous sentez les tripes de poursuivre ce voyage hallucinéant.
Marianne Peyronnet