Nouvelle belle prise de risque pour les éditions du Gospel, qui se penchent ici sur le parcours chaotique d’un artiste dont le nom et les chansons n’ont certainement jamais chatouillé les oreilles du grand public.
David Berman, fondateur/leader de Silver Jews, n’a jamais connu le succès des foules, même si sa mort, en 2019, n’a pas échappé aux fans de rock indé des 90’s et 2000’s, dont une partie s’était uniquement intéressée aux albums du groupe parce que Bob Nastanovich et Stephen Malkmus de Pavement y avaient collaboré un temps. Au nom du pire n’est pas une simple biographie retraçant les étapes d’une vie consacrée à la musique. Le livre s’attache à interroger la psychologie d’un homme autant fascinant que sensible, frappé de crises de mélancolie qui l’entraînent dans de violentes remises en cause, l’empêchant de céder aux sirènes d’une gloire accessible mais méprisée.
Ses incessants questionnements sur la place de son art, liés à une santé mentale fragile et l’excès de drogues en tous genres, l’entraînent dans une sorte de chaos schizophrénique, lui qui refuse toute concession quant à ses compositions et ses paroles d’une poésie sombre, tout en développant une profonde amertume face au manque de reconnaissance de son génie. Tout au long de sa carrière émaillée de splits avec divers membres du groupe et de reformations sporadiques, il subira cette dichotomie entre recherche de la célébrité et quête de la pureté. Refusant concerts et interviews, il s’étonne de son déficit de popularité. La notoriété grandissante de Pavement, et surtout celle de Malkmus – faisant passer Silver Jews pour une occupation récréative du beau Stephen aux yeux du public et des journalistes - le plonge dans des gouffres de perplexité, pour ne pas dire des accès de rage. Berman a du mal à s’aimer et déteste la plupart de ses congénères. Sa personnalité égocentrée autant que dépressive l’éloigne d’amitiés durables, et le sentiment d’être mal compris l’amène à plusieurs reprises au bord du suicide, suicide qu’il finira par réussir en 2019.
Alors, d’où viennent ces traumatismes si profonds qu’il ne parviendra jamais à surmonter son mal-être ? De son père principalement, nous explique l’auteur. De son rejet d’un patriarche, Richard Berman, grand avocat des puissants hommes d’affaire de la droite extrême, défenseur des industries des armes, du tabac et de la pétrochimie. Difficile pour David de se positionner face à cette figure écrasante dont il exècre les idées. Impossible pour lui d’en accepter ne serait-ce que le patronyme. Il se débattra toute sa vie contre cet héritage encombrant qui finira par lui scier les ailes à force de chercher à prouver que son nom n’est pas synonyme d’infamie.
Pascal Bertin, dans cette plongée sur plusieurs décennies dans l’histoire américaine, tire ses réponses de personnes qui ont connu Berman. Il parvient parfaitement à faire de son documentaire sur cet individu pétri de contradiction un essai plus vaste englobant les changements politiques et sociaux, les mutations de l’industrie musicale qui ont affecté l’artiste. Loin d’une thèse psychologisante, Au nom du pire s’immerge dans la tête d’un individu complexe, chanteur poète charismatique maudit, et surtout donne envie de réécouter son œuvre, constituée tout de même de 7 albums, sortis entre 1994 et 2009.
Marianne Peyronnet