Pourquoi réunir ici Théophile Steinlen et Käthe Kollwitz ?
Qu’ont à voir ensemble l’auteur de la fameuse enseigne du Chat noir qui fait encore la fortune des marchands de souvenirs parisiens et l’une des plus austères figures de l’expressionnisme allemand ?
C’est qu’on ne saurait réduire le premier à sa facette montmartroise, aimable et peuplée d’innombrables chats : Steinlen, tout comme Kollwitz, fut aussi le peintre indigné de la misère ouvrière, un artiste engagé et généreux, anarchiste dans l’âme. Comme elle, il fit des exclus et des victimes de la modernité industrielle le centre de son œuvre, avec une empathie qui outrepasse le seul pittoresque de la guenille. Pilier de L’assiette au beurre, dont il dessina la toute première couverture, Steinlen partage avec Kollwitz une forme de militantisme qui s’exprime dans une presse socialiste virulente pour laquelle ils créèrent leurs images les plus emblématiques. Dessinateurs hors pair, ils ont encore en commun une même virtuosité graphique et le goût de faire croquer le charbon sous la dent : le trait rude, parfois brutal, fait jaillir de l’ombre des corps fatigués, hâves et torturés, des regards hallucinés par les souffrances de la maladie, de la guerre ou de la faim. La Grande guerre les rapproche encore un peu : dévastée par la mort au front de son plus jeune fils, Käthe Kollwitz s’engage corps et âme au côté des mouvements pacifistes, pour lesquels elle conçoit une affiche iconique. Loin de l’esprit cocardier de La Baïonnette, Steinlen, quant à lui, illustre les souffrances des réfugiés et des simples soldats plutôt que les vaines gloires. Là encore, le crayon, l’estampe sont pour tous deux des armes, destinées à dénoncer, inlassablement, les souffrances d’un peuple que seule divise la folie des puissants.
Si l’œuvre de Kollwitz, puissante et toute d’âpre gravité, ne suscite aucun doute quant à son engagement, il faut reconnaître à celle de Steinlen une force de compassion qui outrepasse largement la caricature à laquelle on la réduit trop souvent : c’est à quoi s’emploie ce catalogue, très complet, face aux deux monographies presque concomitantes que devaient consacrer à Kollwitz les éditions Martin de Halleux et les Musées de Strasbourg. D’une inspiration certes plus diverse que sa consœur, Steinlen n’a pas à rougir de la comparaison : par-delà leurs différences, tous deux chassent de race, et ça se voit.
Yann Fastier