« Ne croyez pas qu’il n’y a pas des éléments dans la culture des armes que je ne trouve pas détestables. Nous sommes à la merci de monstres sans âme et cyniques (…) et je n’ai pas du tout envie qu’ils aient le monopole des armes à feu. Si les armes sont légales, je veux enseigner aux gens à les utiliser en toute sécurité. Je veux de meilleurs flics, aussi. (…) mais la majorité des propriétaires d’armes à feu respectent la loi. »
« Et pourtant, des cinglés peuvent acheter des fusils d’assaut. Des centaines de millions d’armes sont en circulation dans ce pays, et toutes avec le même objectif : tuer. Accessibles à des dizaines de millions d’irresponsables, de malades mentaux, grâce à nos lois permissives et contradictoires. Ajoutez à ça tout un tas de débiles complotistes amassant les munitions, et les fétichistes priant qu’il y ait une nouvelle guerre civile. Ou les hommes jeunes et en colère avec des cartes de crédit qui ne peuvent supporter leurs échecs et leurs déceptions. Donc, ils se défoulent en achetant des fusils d’assaut et en assassinant des adolescent (…) En Amérique, dix élèves de maternelle tués, c’est juste un jour comme les autres. »
A la lecture de ce dialogue extrait de Laissez-moi brûler en paix, qui contient tous les éléments du propos du roman, on pourrait croire que Peter Farris est tombé dans un manichéisme un peu vain. Ce serait mal le connaître. S’il resitue le débat sur les armes à feu aux Etats-Unis, débat qui n’en finit pas de diviser l’opinion à chaque nouveau carnage, il se garde de présenter un avis tranché, une intrigue qui se ferait l’éloge des bons contre les méchants.
Sallie Crews a quitté la police et le service des forces spéciales où elle excellait. Elle a créé une école de tir. Elle y forme ceux qui veulent se perfectionner dans les techniques de défense et d’attaque, avec des gros flingues qui font des gros trous. C’est elle l’héroïne du roman. Elle qui profère la déclaration citée en exergue. Elle, donc, envers laquelle le lecteur ressent de l’empathie. Celui qui lui répond, c’est Manny, qui fut défiguré par le jet d’une grenade dans son berceau lors d’un assaut des flics contre sa famille, injustement prise pour des trafiquants de drogue. Devenu avocat, il cherche à retrouver la trace de l’indic ayant conduit à la bévue dont il fut victime. Sallie est-elle cet informateur mystère ? A-t-elle délibérément menti, répondu à l’appel de chefs corrompus, prêts à tout pour faire grimper les stats des interpellations et accessoirement à se faire du fric sur le dos d’innocents ?
Tandis que l’étau se resserre sur le gratin policier et politique qui gère la ville, tandis que la justice tarde à être rendue dans des affaires de corruption, des vengeurs masqués ont décidé de précipiter le verdict et de tirer dans le tas. Sallie fait partie de leur liste. Mérite-t-elle le sort qui l’attend ? Le suspense reste entier jusqu’aux toutes dernières pages et l’on se prend d’affection pour Sallie, cette femme résolue à se faire une place dans un monde d’hommes, quitte à en adopter certains codes pour survivre.
Peter Farris est américain, de Géorgie. Il n’est pas un adepte de la suppression du 2ème amendement. Dans une interview accordée au magazine New Noise en 2017, il affirmait : « Là d’où je viens, posséder une arme est un fait plutôt commun, étant donné que les armes sont utilisées à des fins légitimes, de la chasse à l’auto-défense. En tant que propriétaire d’arme responsable, en tant que chasseur et comme je participe à des compétitions de tir, j’approuve notre droit à posséder des armes. » Il ne semble pas être, pour autant, un taré assoiffé de sang.
Dans son œuvre, la violence est omniprésente. Elle est le reflet d’une société brutale qui peine à se regarder en face. Elle est fascinante - sans parler de la parfaite maîtrise des ressorts narratifs - par la remarquable distance dont l’auteur fait preuve pour dépeindre des personnages plongés dans cette sauvagerie qui les accable, dont ils sont partie prenante malgré eux. Elle demeure dérangeante, et espérons-le pour longtemps, à nos yeux d’Européens.
Marianne Peyronnet