Ceux qui suivent encore un peu se souviendront de Jack Vance (1916-2013), dont nous évoquions naguère ici-même le Cycle de la Terre mourante.
Paru en 1975, Les Baladins de la planète géante ne fait pas partie de ses romans les plus connus : il y est pourtant à son meilleur.
Le décor est celui de La Planète géante (1957) mais, s’il en est un prolongement, c’est davantage à la façon d’un remord que d’une continuation, comme si, près de vingt ans plus tard, Vance avait conservé le regret de n’avoir pas donné toute la toile avec ce roman d’aventure somme toute assez classique, de s’être bridé lui-même en refusant de laisser libre cours à sa fantaisie. Avec Les baladins, on peut dire qu’il rompt les amarres.
Bien plus grande que la Terre, The Big Planet n’en a pas moins une gravité plus ou moins semblable à la nôtre du fait, notamment, d’une quasi absence de métaux. Terre d’immigration déjà ancienne, elle a servi de refuge à toutes sortes de groupes ethniques ou religieux dont l’acclimatation et le développement plus ou moins autarcique ont donné naissance à d’innombrables et pittoresques communautés. Celle des vaisseaux-théâtres de Barcarelle n’est pas la moins originale. Apollon Zamp, capitaine-imprésario des Enchantements de Miraldra est l’un de ces mirifiques entrepreneurs de spectacles qui, de port en port, se font un devoir de divertir les riverains de la Vissel. Mais la concurrence est rude : des manœuvres aussi malveillantes que méritées le privent bientôt de son navire et de sa troupe. Ayant toutefois l’occasion inespérée de se refaire dans le nord, il est contraint de s’associer au vieux Throdorus Gassoon dont le musée flottant, armé comme faire se peut, entreprend alors une longue et périlleuse navigation jusqu’au pays du mythique roi Valdémar, devant lequel la troupe doit jouer un obscur et presque incompréhensible classique intitulé Macbeth.
Chaque escale, on le devine, devient dès lors prétexte à mésaventures, entre spectateurs radins et susceptibles, barons brigands et pillards faiseurs d’esclaves, mettant à dure épreuve la débrouillardise de personnages dont la ruse n’égale que la mesquinerie quand il s’agit de faire assaut de mauvaise foi. Toutes proportions gardées, on pense davantage à The Big Lebowski qu’au Seigneur des anneaux et c’est sans aucun remord qu’on troquera ce mince volume contre les quatre du Cycle de Tschaï, « chef-d’œuvre » selon nous un rien surestimé de Jack Vance, car parfaitement dénué d’humour.
Yann Fastier