Les femmes de sa famille sont supposées fragiles, en proie à une forme de folie d’origine héréditaire qui les frapperait à leur entrée dans l’âge adulte.

 

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Cette terreur de succomber à la maladie mentale, Adèle Yon l’éprouve à vingt-cinq ans et décide, pour y faire face, de remonter l’histoire familiale et affronter celle de Betsy, sorte de chaînon manquant, défaillant dans une généalogie méritante, cette arrière-grand-mère folle, dont on tait le nom, internée de 1950 à 1967 dans un hôpital psychiatrique de Fleury-Les-Aubrais.

Partant de presque rien – une petite photo, quelques mots entendus dans l’enfance – l’autrice se lance dans une véritable enquête pour lever le voile sur le destin de Betsy. Née en 1916, de bonne famille et bonne éducation, elle semblait répondre aux critères de la jeune fille catholique idéale à marier, ce qu’elle fit à la sortie de la seconde guerre mondiale, avec André, polytechnicien. A travers des lettres retrouvées entre les deux amoureux, des entrevues des membres restants de sa famille qui ont connu Betsy, sa fille notamment, Adèle Yon parvient à mettre bout à bout les événements de son parcours qui l’ont conduite à l’isolement. On la dit schizophrène, en proie à des moments d’agitation alternant avec des passages mélancoliques. On la devine avant tout, par les descriptions, les remontrances de son cher époux, dérangeante, différente, effrayante. L’académie de médecine d’alors considère que, telles des chiennes, il n’y a rien de mieux pour calmer une femelle que la maternité. Betsy aura six enfants en sept ans, la plongeant dans une dépression de plus en plus profonde, au désespoir de son mari et de son père, démunis face à cette épouse et mère incapable de tenir son rôle. Betsy a besoin de soins, d’être surveillée, retirée à la vue des autres. Elle leur fait honte, et peur, ils la font interner, pour son bien. Betsy ne va pas mieux. Ils la font lobotomiser, méthode en vogue pour soigner les désordres mentaux. Elle ne les dérangera plus.

Plongée dans l’horreur face à un tel traitement, un tel manque d’empathie. La psychiatrie de l’époque s’embarrassait peu du bien-être de ses patients, prompte à prôner l’isolement et tester de nouvelles thérapies. Ici, Betsy subit une lobotomie transorbitale, soit l’enfoncement d’une sorte de pic à glace au-dessus du globe oculaire, sans anesthésie, afin de prélever une partie du lobe frontal. De quoi se tenir tranquille, quand on y réchappe. Venue des Etats-Unis, l’opération est développée par le tristement célèbre Docteur Freeman, qui officiera sur plus de 3500 malheureux (surtout des malheureuses) des années 40 à 1967. Elle se fait en quelques minutes, n’a pas besoin de bloc opératoire. Le docteur traversera l’Amérique à bord d’un camion pour retirer des bouts de cerveau sur simple demande de proches de personnes jugées déficientes, la plus célèbre étant Rosemary Kennedy, sœur aînée de John qui, à cause d’un comportement fantasque déplaisant au patriarche, a fini en légume. Cette triste histoire sert de toile de fond à Seules les proies s’enfuient, terrible roman sombre de Nelly Tucker paru en 2019.

La forme sous laquelle Adèle Yon a choisi de bâtir Mon vrai nom est Elisabeth est loin du thriller haletant. Elle parvient néanmoins à donner du rythme à son enquête au fur et à mesure de ses découvertes concernant son aïeule. A travers la levée du secret de famille, qui semble avoir empoisonné plusieurs générations de femmes avant elle, l’autrice dresse le portrait d’un milieu, d’une époque, d’un patriarcat tout puissant, où il ne fait pas bon afficher sa différence surtout quand on est une fille, passant du récit intime à la démonstration politico-sociologique, et en souligne toute l’épouvante.

Marianne Peyronnet