Un petit aperçu de l’œuvre romanesque d'Hubert Haddad, un auteur d'une inventivité folle et un acteur majeur du courant littéraire de la nouvelle fiction.
La nouvelle fiction :
La nouvelle fiction est un courant littéraire né en 1992, suite à la parution de l’essai littéraire du critique Jean Luc Moreau, qui souhaite réunir une génération d’écrivains (Frédérik Tristan, George Olivier Chateaureynaud, Hubert Haddad, Marc Petit, Patrick Carré, Jean Levy, François Coupry, Francis Berthelot, Jean Claude Bologne, Sylvain Jouty) qui, selon Dominique Viart, «entend[ent] revitaliser la fiction, s’abandonner sans scrupule au plaisir du récit, solliciter les mythes et légendes des quatre continents, visiter avec délectation les univers délaissés de l’imaginaire singulier ou collectif. »
Ces écrivains poussent au dernier degré la suspension consentie de l'incrédulité -- un concept formalisé en 1817 par Samuel Coleridge, élément essentiel à toute forme de narration, qui décrit la faculté du lecteur de suspendre son scepticisme le temps de la lecture d’une œuvre de fiction, afin de la vivre comme s'il s'agissait d'une réalité, pour mieux ressentir la situation évoquée -- à savoir qu'ils n'hésitent pas à exagérer le côté irréel des faits narrés pour servir un but romanesque et font « le choix radical de l’imagination », mêlant audacieusement mythes et histoire, fables et merveilles pour refonder l’aventure et l'imaginaire dans la littérature.
L’œuvre protéiforme d’Hubert Haddad :
Venu d’un milieu « acculturé, indigent, dans l’exil et dans l’absence », selon ses mots, Hubert Haddad est né à Tunis dans une famille judéo-berbère, le 10 mars 1947, d’un père tunisien et d’une mère algérienne. Ses parents émigrent à Paris lorsqu’il a 3 ans. Son acculturation façonnera profondément son rapport à la littérature, et à la poésie en particulier, conçue comme un refuge.
Dès l’âge de vingt ans il publie son premier recueil de poèmes, Le charnier déductif, dont l’inventivité et la maîtrise le propulsent dans la mouvance d’avant-garde. Il ne se limite pas à la poésie et montre très vite une curiosité insatiable pour tous les genres littéraires. La nouvelle et le roman sont majeurs dans son œuvre, mais il est aussi dramaturge, historien d’art, peintre… illustrateur à l’occasion. Essayiste et directeur de collection, il a fondé de nombreuses revues et il est l’un des pionniers des ateliers d’écritures en France. Il en a animé de nombreux depuis les années 70, et l’expérience accumulée a donné lieu à la publication chez Zulma des deux volumes des magasins d’écriture, une somme encyclopédique sur les ressorts de l’imaginaire et les techniques d’écriture.
Hubert Haddad se distingue également par son intérêt marqué pour l’histoire de l’art et la peinture, qui nourrit autant ses fictions que son regard esthétique et sensible. Dans ses œuvres le récit et la poésie se conjuguent avec la peinture pour former une expérience artistique complète, et donnent à ses romans une qualité visuelle exceptionnelle.
Quelques livres :
Le bleu du temps
Sous le pseudonyme de Prescot, Gabriel a rompu avec son ancienne vie, celle d’un peintre ayant acquis une petite notoriété à Paris dans la manière surréaliste.
Il vit maintenant à Londres, au dernier étage d’un immeuble voué à la démolition, dans un quartier dévasté qui ressemble à un champ de ruines.
Gabriel ne croit plus en la peinture, un drame a eu lieu, qui brûla toute inspiration. Aujourd’hui, Prescot se reconstruit dans l’abstraction, cherchant dans toutes les nuances du bleu une algèbre inatteignable de la splendeur, marchant chaque jour dans les décombres du quartier, les yeux grands ouverts interrogeant toutes les formes de la beauté dans la folle quête de figer sur la toile « un monde enfin sans le monde ». Tout entier tendu dans le geste de peindre, « ce mélange d’infinie subtilité et de folle puissance qui met en jeu le plus intime de l’être dans un seul geste incessamment corrigé », il combat la vieillesse avec l’arme émoussée de l’illusion, prêtant à l’art un chimérique pouvoir de rédemption.
La quiétude angoissée du peintre est bientôt troublée par l’apparition d’une jeune femme d’une beauté fascinante qu’il croise et recroise, et finit par trouver endormie sur son palier. Elle sait son vrai nom, semble le connaître et pressent sans le savoir nombre de choses sur le caractère de sa peinture. Malade, effrayée, sans cesse chancelante au bord de la fuite, en proie à des crises épileptiques, elle refuse d’expliquer sa présence. Elle n’a qu’une idée fixe, convaincre Gabriel de la représenter sur une toile, comme si cet artifice pouvait lui redonner une réelle existence. Sombre et désespérée cette quête obstinée, ce fol espoir de figer à jamais la beauté.
Magnifié par l’écriture sublime d’Hubert Haddad, toute en nuances et évocations d’une grâce froide, placé sous l’acuité implacable de l’œil du peintre, ce récit est un objet quasi-organique, palpitant dans les mains du lecteur, susceptible à chaque instant de glisser dans son histoire de nouvelles racines et de modifier en lui d’imperceptibles sensibilités.
Casting sauvage
Ce 13 novembre 2015, Damya, jeune danseuse en devenir sur le point de briller dans le rôle de Galateïa, est assise à la terrasse d’un café.
Elle attend ce jeune homme fantasque que le hasard mit deux fois sur ses pas ces derniers jours, et avec lequel elle a enfin rendez-vous. Mais c’est une balle qui vient à sa rencontre, et brise ses rêves en fracassant son genou. Damya ne dansera plus.
Dès lors, elle vit de petits boulots. Une société de production la recrute pour un casting sauvage. Damya parcours sans relâche les rues de Paris à la recherche de ceux qui figureront les déportés de retour des camps dans une adaptation de La douleur de Marguerite Duras, mais attention, le réalisateur veut un maximum de véracité, des ombres humaines pour évoquer les morts-vivants : « si les moyens leur étaient attribués, certains cinéastes feraient une guerre plutôt que d’en reconstituer les détails ».
Ainsi, la jeune femme doit trouver cent volontaires avant le début du tournage. De son pas déséquilibré de danseuse amochée, elle cherche les drogués, les anorexiques, les malades qui peuplent la ville, invisibles autant qu’ils peuvent. Elle marche, foule bigarrée et rythmes entêtants des quartiers, lumières et beautés dérobées scandent son pas chaloupé, mais surtout elle cherche son rendez-vous manqué, accrochée à l’espoir de le croiser de nouveau, cette quête étant devenue l’objet qui la fait avancer. Pendant qu’elle le cherche les rencontres avec les damnés de la terre se succèdent, son perpétuel déséquilibre lui valant préambule, et s’échangent quelques sourires et un peu d’énergie, des miettes d’espérance, ce qu’arrivent à produire les rencontres, magiquement : un peu plus que la somme de deux désespoirs.
Le livre n’y fait pas explicitement référence mais il s’agit ici du tournage de La douleur d’Emmanuel Finkiel. Pas de tricherie donc, pour un film réussi, mais après ? Les figurants tondus et habillés de pyjamas rayés vieillis à la ponceuse, ayant défilé, le metteur en scène ayant crié « coupez ! », l’équipe de tournage retournée au buffet tandis que les pseudo-déportés rhabillés à la hâte sont rendus à la rue, repartent pour leur enfer ? Où est l’humanité dans tout cela ? Peut-être dans la rencontre d’un sculpteur, comédien défroqué qui ne cesse, depuis des années, de repousser la touche finale de son œuvre suprême, que l’arrivée inopinée de Damya lui permettra de terminer, et qu’il jette à l’eau, en offrande, en manière de métaphore, pour la libérer du passé, sublimant par là-même le pouvoir cathartique de l’art, et l’inanité de toute perfection.
Tout le monde remballe et Damya part, plongée dans le gouffre qui prolonge de solitude la fin d’un engagement, l’usure de toute exigence. Un faux déporté la rattrape, essaie de la soutenir sans y paraître, rien ne convainc la jeune femme excédée. Mais voilà, il pleut, et soudain elle réalise que l’homme frissonne dans son pyjama trempé, « sans réfléchir elle attrape le bras à l’instant repoussé ».
La scène du retour des déportés sera coupée au montage.
La condition magique
Hiel Archangelos arpente la montagne comme un affamé.
Dans sa lutte contre la culpabilité face à la mort de son frère, chaque pas sonne comme une expiation. Celui-ci, disparu en montagne, n’a laissé à Hiel qu’une moitié de lui-même, et aucun risque n’est trop grand. L’extrême frisson du danger, associé au froid, à la fatigue et à la faim, laisse l’alpiniste sur le fil de l’hallucination, jusqu’à voir et entendre son frère mort le pousser vers plus de blancheur encore au milieu de la tempête. Un jour, une fois de trop, l’épuisement le conduisant au bord de la faute fatale, Hiel a suffisamment peur pour se promettre de rentrer à Paris, et s’inscrit aux cours de Desargues, vieil universitaire désabusé, spécialiste de Descartes, qui eut le frère de Hiel comme étudiant.
Desargues eut son heure de gloire à ses débuts, jeune professeur téméraire enseignant « l’épreuve de la liberté à travers les avatars du nihilisme depuis Shopenhauer, Nietzsche ou Wittgenstein », avant que le suicide d’un étudiant jette l’opprobre sur ses méthodes. Meurtri par la nostalgie de son passé d’enseignant révolutionnaire et provocateur, il s’accroche aujourd’hui à la raison comme à une bouée, et se sent responsable de la disparition du frère de Hiel.
Le premier jour de cours, Hiel découvre Marghrète. Enchaînée dans une inatteignable quête de sens, fuyant loin de son père à Paris, la jeune femme fragile se retrouve avalée par un groupe d’activistes aux dérives sectaires, dans lesquelles elle sombre peu à peu. Hiel, ému par sa détresse, tombe amoureux de Marghrète, et tente de la sortir du sectarisme, tandis que Mortimer, l’amant éconduit, glaciologue aguerri juché sur ses crampons et consumé par la rage devant Marghrète heureuse, est prêt à en découdre.
Une cristallisation va s’opérer autour de Marghrète et lier irrémédiablement ces quatre personnages à son père, Ströhmbauer, un millionnaire collectionneur d’automates et d’originaux de Descartes, hanté par la mort de sa femme, qui tomba dans une crevasse sur les pentes du Kangchenjunga, et qui est persuadé de pouvoir la faire revivre grâce à un procédé élaboré de cryogénie. Il va les entraîner dans une quête dramatique qui se dénouera sur les sommets himalayens, dans une danse lugubre où les obsessions dictent le tempo, où la lucidité et la logique disparaissent, aspirés par le trou noir du fanatisme.
Comme chaque fois dans les romans d’Hubert Haddad, la richesse de la langue sert la virtuosité du récit, conduisant le lecteur à travers un labyrinthe textuel jusque sur les cimes de ce roman halluciné, où la folie de la démesure ne lui épargne aucun vertige.
Corps désirable
Sous le pseudonyme de Cédric Erg, Cédric Allyn-Weberson, qui a totalement rompu avec son père, magnat de l’industrie, est devenu un journaliste pugnace.
Engagé dans une lutte ouverte contre les mafias financières et les compromissions des laboratoires pharmaceutiques. Il vit une passion folle avec Lorna, reporter de guerre en couverture sur les conflits les plus sanglants. Lors d’une croisière sur un trois mats de tourisme avec elle, une avarie précipite sur Cédric un morceau du mat, le voici grièvement blessé. Son père, prévenu par Lorna, met tout en œuvre pour que son fils guérisse, mais il se retrouve tétraplégique.
Pour que son fils récupère son intégrité physique, le financier va faire appel aux meilleurs, et une équipe médicale, dirigée par un neurochirurgien aussi talentueux que controversé, va réaliser pour la première fois la greffe d’une tête sur un corps, celle de Cédric sur un corps sain, aux origines mystérieuses.
Mais ce n’est pas dans cette incroyable prouesse scientifique que se situe le propos : Aristote et Épicure plaçaient le siège de l’âme dans le corps. Comment vivre avec le corps d’un autre ? Comment accorder ses souvenirs avec la mémoire du corps de quelqu’un d’autre ? Et comment créer un lien entre son cerveau et les 500 millions de neurones qui tapissent l’intestin, constituant un système nerveux à part entière, le système nerveux entérique ?
Bouleversé et attaqué par une multitude de sensations et malaises parasites, sous l’emprise d’une quantité de médicaments anti-rejets et anti-douleurs, Cédric, persuadé de ne plus être qu’un organe annexe greffé sur un inconnu, tente de reconstruire un tout avec ces parties éparses, tandis que, prisonnier, cobaye d’intérêt primordial pour toute la communauté scientifique, il essaie de préserver avec Lorna une intimité devenue très étrange pour tous les deux.
Roman habité par une tension continue, Corps désirables nous laisse déconcertés face aux « questions lancinantes de l’amour, de l’incarnation du désir et des illusions de l’identité ».
Géométrie d’un rêve
Exilé volontaire dans un vieux manoir breton, au bord de l’océan, le narrateur, romancier vieillissant, a fui une relation amoureuse destructrice et tente de se reconstruire dans l’isolement.
Perdu sur la lande avec comme horizon la mer, obnubilé par Fedora, une cantatrice blessée qui avait rempli sa vie entière à l’exclusion des nuits, et le laisse exsangue après sa disparition inexplicable, le passé pesant de plus en plus lourd dans son esprit au fil du temps, plein de spectres et de cauchemars il ne sait plus écrire.
Il commence un journal pour essayer d’épuiser les histoires en lui qui ne veulent plus sortir et le rendent insomniaque. Hanté par ses amours perdues, essayant d’exorciser, d’exhumer quelque chose de beau de toute cette vie d’errance, le journal se remplit peu à peu de cauchemars, d’idées et d’illuminations, de souvenirs douloureux ou sublimes, de bribes de ses romans, dans une cacophonie où lui-même ne sait plus bien distinguer le réel de l’imaginaire. On y croise Ludwig le romantique enrôlé dans l’armée nazie, Amaya la fiancée japonaise fille de Yakusa, Elzaïde la grand-mère facétieuse et la femme de l’horticulteur, en deuil d’enfant insurmontable, Lavinia la bibliothécaire, fille d’un peintre mystérieux dont toutes les œuvres ont brûlé, sauf une, et une lectrice « cannibale » qui enquête sans relâche sur son passé.
Différents niveaux de réalité se mêlent inexorablement, des personnages de fictions côtoient de vieilles connaissances, dans ses réveils difficiles et somnolents, et pour ne pas sombrer le vieil écrivain s’accroche aux poésies d’Emily Dickinson, qu’il traduit sans cesse, et qui sont devenues un viatique à cette errance, au point que la poétesse américaine se soit transformée en vieille amie et confidente imaginaire avec laquelle il trompe sa solitude.
Un perturbant tumulte à la discordante géométrie forme la toile de ce récit, mais c’est à l’intérieur de cette trame serrée, de cette succession de fragments, qu’une histoire dérobée infuse graduellement. Et en fin de compte, on est face à ce genre de livres qui prennent corps peu à peu dans les souvenirs du lecteur, dans une lente construction, lors de réminiscences occasionnelles, qui reviennent par bouffées comme un parfum suggestif, parfois plusieurs jours ou semaines après la lecture, et qui colorent le quotidien d’une atmosphère impalpable, si ténue qu’elle en devient vaporeuse comme un matin d’hiver sur la lande.
Mais quelque chose a bel et bien changé.
L’invention du diable
Qui se souvient de Marc Papillon de Lasphrise ?
Né en 1555 (Montaigne avait 22 ans) près d’Amboise, orphelin de père et élevé par sa mère, engagé très tôt dans l’armée, la famille étant appauvrie par les guerres, il s’illustre dans de nombreux conflits. Élevé au rang de capitaine, il séjourne souvent à la cour et se rallie à Henri IV, avant de retourner à Lasphrise en 1587 pour y élever sa fille Marguerite et devenir un poète satirique et érotique surtout connu pour « Les amours de Théophile ».
Pourtant c’est un Papillon fragile et à la santé précaire que l’on découvre au début du roman, où l’on retrouve Marc enfant, à quatre ans, qui se remet d’une grave collision avec un sanglier, alors que le roi Henri II vient de mourir. Papillon survit cependant à toutes les batailles, et c’est un homme bien décati, « migraineux et podagre, le crâne envahi d’atrabile, les charnières et gonds de l’ossature goutte à goutte infiltrés de bile jaune, » que l’on retrouve au tournant du 16ème siècle, usé par les deuils et les combats, les amours déçues.
La poésie est devenue son élixir, c’est le démon de l’écriture qui le tient debout contre toutes les tempêtes. Mais son ultime recueil de poèmes, dans lequel il s’est mis tout entier, ne rencontre que quolibets et mépris. Lors, il va se faire voyageur, pour promouvoir son œuvre, et va faire le serment de ne pas trouver le repos tant que la notoriété ne sera pas acquise à ses écrits.
Par une étrange infortune ce serment proféré sous le coup de la colère va le condamner à l’immortalité physique tant que son nom ne sera passé à la postérité, faisant du seigneur de Lasphrise un héros bien particulier : En effet, cette immortalité accidentelle et subie va plonger Papillon dans un véritable cauchemar. Grand amoureux, il voit mourir une à une ses conquêtes, partir ses amis et connaissances, disparaître sa famille, et c’est un homme triste et désabusé, sans cesse malade, ballotté par le hasard, qui se retrouve le jouet d’évènements inattendus. Emporté dans de multiples aventures, traversant les époques, embastillé avec Sade, croisant Napoléon, le comte de St Germain, il survit aux galères, à la Commune et à la Gestapo, alors qu’il ne souhaite rien d’autre que partir tranquillement, quitter ce monde devenu sans attraits, Candide blasé qui se tire des pires situations avec regret.
Et, sous la plume d’Hubert Haddad, c’est une langue baroque et somptueuse, drôle, rythmée et enjouée, toujours admirablement lisible, qui sert de véhicule au lecteur lors de ce voyage rocambolesque.
Ma
Un soir, Shoichi rencontre Saori.
Cela se passe dans un minuscule bar de Tokyo où Shoichi gagne le weekend son argent de poche d’étudiant. Saori, de vingt ans son ainée, est ivre morte, en train de faire la tournée des bars avec son ex mari, dont elle vient de divorcer.
S’ensuit une passion exclusive, pour le jeune homme, dont Saori essaie pourtant de le protéger, car ici-bas rien ne dure. Quelques mois plus tard Saori se noie lors d’une traversée vers Honshu.
Dévasté, Shoichi quitte Tokyo, dans son sac quelques vêtements et tout ce qu’il reste de Saori, une enveloppe kraft qui contient un manuscrit. Il s’agit d’une biographie de Taneda Santoka, moine errant et dernier grand haikiste, grand marcheur et grand buveur de saké, sur laquelle Saori a travaillé de nombreuses années.
Lisant, Shoichi part sur les pas de Santoka puisque « marcher est une façon de ne pas mourir. Tout le corps se démène, les jambes ne pensent qu’à elles, les bras barattent le vide, et l’espace s’incurve immensément vers l’abîme de l’horizon. »
Ainsi se déroule l’histoire de Santoka qui s’entremêle avec celles de Shoichi et Saori, sur les pas du grand Basho, puisque Taneda suivait sa trace, semée de Haikus comme des petits cailloux pour retrouver un chemin qui ne va nulle part.
« La marche à pied mène au paradis, mais il faut marcher longtemps »
Oholiba des songes
Samuel Faun est un photographe de guerre accompli.
Sur les conflits du monde entier il est celui qui prend le plus de risques, prêt à tout pour ramener l’image qui fera la différence. Orphelin d’une famille balte massacrée lors d’une guerre sans nom, il trompe la vie en allant épuiser sa mémoire sur les pires théâtres de conflit. Rien ne le retient à New York, sa résidence administrative, où il mène une vie d’hôtel et vagabonde dans le Lower East side, jusqu’au prochain engagement, à la recherche de souvenirs d’enfance heureux qui pourraient mettre en veilleuse, comme le fait chaque scène de guerre, les traumatismes de son origine.
Un jour, errant entre deux reportages dans le quartier juif de Manhattan, il assiste, dans un vieux théâtre, à une étrange pantomime, où une actrice bouleversante brille d’une lumière froide dans une pièce en yiddish qui narre l’universelle histoire de la séparation et de la perte. Désarçonné par un sentiment singulier, il revient jour après jour au théâtre, et tente au fil de ses errances d’apprivoiser l’abîme qui s’ouvre devant lui, qui s’est interdit toute émotion depuis des lustres.
Samuel finit par rencontrer l’actrice, Mélanie, et s’immiscer dans une bien étrange famille. Sous contrat avec Elfrid Schor, vieil acteur qui tente de ressusciter au théâtre sa femme morte il y a des années, en charge de son vieux père au bord de la folie qui la prend pour sa sœur, piégée dans les rôles troubles que lui assignent ses deux pygmalions, Mélanie s’accroche à Samuel comme à une dernière chance d’échapper à ses démons, mais celui-ci, incapable de faire face au conflit des ses émotions, est-il capable d’affronter le réel ? Toutes ces années à fuir une mémoire castratrice lui auront-elles servi à quelque chose ?
En toile de fond, Oholiba, un des autres noms de Jérusalem, le seul endroit où Samuel a toujours refusé d’aller, empêché par une blessure secrète, matérialise la frontière infranchissable de l’oubli, dressée comme un totem dans ce roman de l’impossible espoir.
Opium Poppy
Alam est un enfant afghan débarqué à Paris.
Cultivateur de pavot à Kandahar, enfant des rues à Kaboul, Alam essaye, sans être capable d’en formuler le désir, d’échapper au terrible déterminisme de l’horreur, mais la pauvreté et la faim le ramènent toujours dans le giron du mal.
Au fil des chapitres on apprend l’histoire du gamin de la campagne exilé en ville par la guerre entre les seigneurs de l’opium, devenu enfant soldat, grièvement blessé en Afghanistan, et c’est toute l’inéluctabilité et l’absurdité de la guerre qui se déroule, collée à cette vie fragile comme une écorce, dans ces existences traversées par la violence qui brûlent comme des supernovæ.
Grièvement blessé, soigné puis envoyé à Paris en centre administratif, il va faire l’expérience de la machine à broyer des circuits d’immigration. Et voici contée, en filigrane, l’histoire des dysfonctionnements de la prise en charge des réfugiés, sous évaluée et inadaptée aux traumatismes de guerre. Alam échappe au système et se retrouve à la rue, dans un monde qui n’est qu’un nouveau champ de bataille, factotum pour Poppy, jeune femme camée jusqu’au yeux qui sert de faire valoir à un petit caïd de zone industrielle. Inexorablement il est poussé vers le pire par un déterminisme inéluctable, tandis que par petites touches, des bribes de passé reviennent et font l’illustration de la terrible force du destin.
Dans ce roman d’une terrible actualité, Hubert Haddad met en avant les articles 13 et 14 de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme : « Toute personne a le droit de circuler librement et de choisir sa résidence (…) et de quitter tout pays, y compris le sien, et de revenir dans son pays. Devant la persécution toute personne a le droit de chercher asile et de bénéficier de l’asile dans d’autres pays. »
Une parfaite conclusion.
Palestine
Soldat israélien blessé lors de l’attaque d’un commando, Cham, atteint d’amnésie partielle, se réveille en territoire palestinien, à Hébron, recueilli par Falastin et sa mère aveugle, sans n’avoir plus aucun souvenir de qui il est.
Falastin est une jeune fille fantasque et brinquebalante qui ne se remet pas de la disparition de son père, mitraillé à mort dans sa voiture, où elle fut gravement blessée. Cham, sans papiers, prend l’identité du frère de Falastin, Nessim, disparu voilà plusieurs mois, pour éviter des ennuis lors des contrôles. Choqué, perdu, cherchant à provoquer les sentiments de Falastin, qui risque beaucoup pour ses convictions et qu’il tente de protéger sans comprendre ce monde hérissé de checkpoints, de colons violents et de militaires à bout de nerfs, où même respirer semble être une menace, où se déplacer d’un point à un autre est un risque majeur, Cham découvre l’envers du décor sans jamais se souvenir qu’il ait appartenu à l’autre camp.
Un sujet d’autant plus personnel qu’Hubert Haddad vient d’une famille d’origine judéo-berbère, avec un père tunisien et une mère algérienne. Il nous fait vivre, grâce à la fiction, le quotidien d’une famille palestinienne encerclée par les colons israéliens, en Cisjordanie. La menace est constante, la vie plus fragile qu’un éclat de rire, les bavures quotidiennes. On ne lâche pas ce court roman intense et explosif, d’une actualité brûlante, et servi par l’écriture délicate et profonde d’Hubert Haddad, dans lequel ne cesse jamais la sensation d’un danger permanent.
Le peintre d’éventail
Disciple de Matabei Reien, qui fût lui-même disciple de Maître Osaki, jardinier et peintre d’éventail, Xu Hi-Han raconte l’histoire de son maître, qui lui-même raconta l’histoire du sien.
Les trois récits s’emboîtent et se répondent, ponctués d’haïkus délicats, tous habités par l’ombre d’un jardin sublime qu’Osaki édifia en miroir de ses peintures d’éventails.
Traumatisé par un accident malheureux dont il fût l’instigateur, Matabei Reien, rongé par la culpabilité, a quitté Kobe dévasté par un séisme pour passer quelques temps dans une pension de famille calme, située sur les contreforts de la montagne, dans le district d’Atôra, au nord est de l’île de Honshu, juste le temps de se remettre, retrouver un désir perdu de vivre.
Tenue par Dame Hison, ancienne courtisane, l’auberge retirée entre montagne et océan est un havre de paix où Matabei se sent très vite protégé, et une connivence va naître entre lui et Dame Hison.
Peu à peu, attiré par la paix profonde du jardin et les perspectives toujours renouvelées que la déambulation entre ses chemins tortueux dévoile, comme une métaphore du voyage, Matabei s’attache au vieux jardinier qui entretient la magie du lieu, et découvre des pans de son histoire. Sur les murs de la cabane d’Osaki, subtil Haïkiste, sèchent de magnifiques éventails.
Les années s’écoulant, le vieux sage forme Matabei à l’art du jardin et à la peinture d’éventails, qui se complètent et s’enrichissent mutuellement au fil du temps dans l’esprit du vieil homme, devenu un virtuose en ces domaines. Le temps passant, dame Hison embauche Xu Hi-Han, un apprenti, pour suppléer aux vieillesses de la servante de la pension, et celui-ci, subjugué à son tour par le jardin, acquiert peu à peu au contact de Matabei des connaissances irremplaçables.
A sa mort, Matabei prend la suite de maître Osaki et apprend sur le métier à préserver au jardin toute la fragilité de l’impermanence des choses, et celui-ci devient le cadre de rencontres et d’événements qui précipiteront la rupture entre Matabei et Xu Hi-Han. Ainsi la vie déploie ses caprices sans que personne n’y puisse rien, jusqu’à ce qu’un coup de théâtre bouleverse les choses…
Une magnifique fable pleine de rencontres, d’évocations, de remords et de beautés fugaces, d’une richesse formelle et d’une densité inouïe, sous la plume aiguisée et pleine de grâce d’Hubert Haddad.
Premières neiges sur Pondichéry
Dans le grand hall de l’aéroport de Chenai, Hochéa Meintzel violoniste virtuose, rescapé du ghetto de Lodz et des camps de la mort, se perd dans les sensations qui le submergent.
Bruits, éclats de voix, odeurs et couleurs mélangées, sont les véhicules que choisit la fatigue pour ébranler le vieil homme triste. Le musicien a fui Jérusalem pour ne plus y revenir, prenant prétexte de l’invitation d’un festival de musique, en Inde du sud, pour quitter définitivement la ville.
Empli d’une grande lassitude, hanté par un attentat commis à la sortie d’un de ses concerts en Israël, blessé, dans ce pays où il s’était laissé aller à rêver d’une vie en paix, Hochéa essaie de réapprendre à oublier, il cherche ce chemin qui passe peut-être par les rêves, tandis que chaque son, chaque couleur, dans cet univers sensoriel exubérant et fantasque qu’est l’Inde, le rappelle à ses souvenirs.
Ainsi, lui qui porte en lui toutes les musiques du monde, peu à peu se laisse envahir et accueille l’inexorable beauté de la vie, malgré tout. Dès lors, accompagné par sa guide, la musicienne Mutuswami, qui lui voue une passion folle, l’admire et le protège, le musicien perdu, vieil homme épuisé, va se lancer dans une errance sans but, dans une épopée chatoyante qui le mènera de Pondichéry à Fort Cochin, où, menacé par un ouragan, il trouve refuge à l’intérieur de l’antique synagogue bleue, auprès de la minuscule communauté juive de la côte de Malabar. Au fil des rencontres, le vieux violoniste qui ne ressent plus le monde que par le prisme déformant de son oreille absolue nous entraîne dans un univers à la beauté exubérante et tragique, rempli d’odeurs, de sons, d’images et de mouvements, d’une richesse folle et d’une délicatesse sublime, où Hochéa dérive, chaque son lui évoquant une musique, un souvenir, un espoir, dans cette lente recherche d’une place où vivre.
Et c’est tout l’art d’Hubert Haddad - dans une écriture toute en finesse qui épouse l’abandon, la fatigue, le chahut et le chaos - que de nous emmener au fil d’un récit perturbé par les errements du personnage aux marges d’une histoire qui a bel et bien un début et une fin, et qui résonne étrangement en ces temps très chargés.
La sirène d’Isé
A l’intérieur d’un bois inextricable aux résineux exubérants, le docteur Riwald, psychiatre controversé, crée à partir du Petit labyrinthe harmonique de Bach, suivant les méandres de l’énigmatique accord de septième d’espèces, le labyrinthe parfait.
C’est que le fameux docteur est persuadé que, perdus au sein du labyrinthe, saisis d’une terreur rédemptrice, les patients pourraient éprouver un choc salutaire qui les placerait de facto sur les rails de la guérison.
Nous sommes à l’intérieur du domaine des Descenderies, un ancien sanatorium abandonné, puis reconverti en clinique psychiatrique, perchée à quelques arpents des falaises de Göteborg, côtes suédoises désolées où il fait bon mourir.
Ici, un jour, fût amené Leeloo, jeune femme mutique et effroyablement belle qui, mettant en échec toutes les tentatives de cure du docteur Riwald, était devenue son obsession. L’incapacité de lui tirer le moindre son retarda d’autant plus la découverte de sa grossesse, mais il fallut tout de même en convenir. Naquit Malgorne, frêle enfant souffreteux aussi bavard que sa mère. A l’institut ils mirent du temps à s’en apercevoir : Malgorne était sourd. Esseulé dans son silence après la mort dramatique de sa mère, il grandit entre les murs de l’hospice, solitaire, regardant sans comprendre des bouches s’agiter, des gens sursauter, des vies se percuter en explosions de silence, maudissant ses oreilles superflues.
Malgorne se retrouve un jour devant une étrange créature échouée sur la plage, monstre improbable que l’humanité croyait disparu. A côté de lui, Peirdre, jeune femme délaissée que l’isolement étiole. Depuis il l’observe chaque soir, seule à sa fenêtre, tendue vers l’océan où son père vogue, observant la mer comme une promesse.
Un jour, la falaise s’effondre, puis les éboulements deviennent récurrents et la faible distance qui sépare le domaine du vide s’effrite. L’institut est désaffecté. Malgorne, formé par son concepteur à l’entretien de l’inquiétant labyrinthe végétal – ifs, cyprès, pins et mélèzes coiffant le dédale comme un refuge – reste pour s’en occuper. Un jour un choc va lui rendre d’un coup tous les sons et toutes les musiques du monde. Noyée la musique du silence, l’incompréhension et la solitude, place à l’effritement des certitudes.
Théorie de la vilaine petite fille
1848, Hydesville, comté de Monroe.
La famille Fox vient de déménager dans une vieille ferme isolée, dans l’état de New York, que le voisinage prétend hantée. Kate et Margaret, les plus jeunes des trois sœurs Fox, ont respectivement onze et quinze ans, Leah, de vingt ans leur aînée, vit maintenant à Rochester, avec un banquier d’affaire, à l’abri du besoin.
Dans la nuit du 31 mars 1848, Kate et Maggie, réveillées par des coups dans la maison, établissent un contact avec un esprit, qu’elles baptisent Mr Splitfoot, et qui va leur révéler qu’il a été assassiné dans la maison et enterré dans la cave. Le récit des sœurs Fox va se répandre en ville, susciter de l’intérêt, prendre de l’importance, avant que des congrégations religieuses ne s’en emparent et crient à l’anathème, lui faisant alors une publicité monstrueuse. Les étonnantes capacités médiumniques des sœurs Fox vont alors déferler sur les États-Unis et jouer un rôle capital dans la naissance du spiritualisme anglo-saxon moderne. Très vite, Leah, la sœur aînée, va comprendre le potentiel financier de ce don, et encourager ses sœurs à faire des démonstrations publiques. Des comités scientifiques vont se créer pour examiner et contrôler les performances spirites des sœurs Fox, sans jamais trouver quelque chose qui permettrait d’annoncer un cas de charlatanisme. Racontée sur un demi-siècle, la palpitante vie des sœurs Fox oscillera entre célébrité et désillusion, richesse et pauvreté extrême, sans que leur probité ne soit mise en doute.
Mais ce demi-siècle est surtout pour Hubert Haddad un cadre idéal pour conter cinquante ans d’histoire américaine, s’attardant sur la puissance des congrégations religieuses, évoquant l’abolitionnisme, exposant toute la violence de la guerre de sécession, en suivant les parcours singuliers de nombreux personnages, importants ou non, de cette époque. On croisera ainsi Ralph Waldo Emerson, l’évangéliste Alexander Cruik, l’abolitionniste Frederik Douglass, ainsi que John Brown (sur lequel on pourra lire avec bonheur l’extraordinaire Pourfendeur de nuages de Russell Banks), ou Pearl Gascoigne, la fille de pasteur militante des droits des femmes et des minorités. Le long de cette épopée, William Pill chevauche au pas chaloupé de sa monture, un magnifique quarter horse échangé contre une montre en or, et personnifie le soldat déclassé qui essaie de tirer son épingle du jeu, tout en créant sous la poussière des sabots la piste manquante, celle qui permet d’unifier le récit en lui donnant une trame. L’exercice est passionnant, rempli d’érudition et de tendresse pour ces personnages malmenés par l’histoire.
Bien après la mort des sœurs Fox, lors de travaux dans la vieille ferme familiale, on retrouva le cadavre de Mr Splitfoot, muré dans les fondations.
L'univers
L’archipel des songes.
« Celui qui conserve une preuve quelconque de sa vie ne connaît pas la vraie désespérance. Des souvenirs, des photographies, quelques témoins et vous êtes riche – tout peut recommencer, serait-ce dans les rêves. Mais je n’ai rien, on me conteste même la raison. »
Rejeté par les flots, trouvé sur la plage, le narrateur, coincé dans une chambre d’hôpital, regarde la mer. Frappé d’une forme particulière d’amnésie depuis son naufrage, il ne dispose que de quinze à vingt minutes de lucidité avant que tout ne retombe irrémédiablement dans l’oubli. Le monde est un archipel, une trame décousue dont il faut bien tenter de combler les vides. Alors il écrit. Sur un carnet chaque mot que sa mémoire lui laisse le temps d’explorer est disséqué, développé, et commenté pour que, peu à peu, soit recréé sur le papier ce socle mémoriel sans lequel il se voit tituber, ivre de rien, au bord d’un abîme.
Ainsi naît un dictionnaire, chaque mot en appelant d’autres, en vertu des voies étranges de l’anamnèse. Et progressivement reviennent des idées, des lieux, des noms qui dessinent la géographie d’une vie. Un château, la Bavière, les camps, dont seule sa mère reviendra, un archipel des mers australes, un observatoire, les étoiles… Mais le vrai sujet du livre est l’univers, constellé d’astres et régi par les mêmes règles, de l’infiniment petit jusqu’à l’universel, de la vie perdue jusqu’aux songes. Le narrateur devine qu’il est astrophysicien, des théories reviennent et forment un support à cette graduelle reconstruction, menant vers un déconcertant amour stellaire.
Sautant d’une définition à l’autre, il faut accepter, à la lecture de ce dictionnaire romanesque, de s’installer dans un temps long, et de laisser, finalement, émerger peu à peu une mémoire de cet univers qui déborde du récit pour laisser apparaître une pluralité de mondes, tant chacune de ses évocations est riche de multiples possibles. Se reconstruit ainsi une biographie, l’imaginaire liant les définitions les unes aux autres et comblant les trous d’une histoire dont les lectures semblent inépuisables. Tout au long du livre on se demande si l’auteur a réellement réussi à s’abstraire de la chronologie, si en prenant les définitions au hasard on finirait quand même par lire le même roman, mais puisqu’il y a autant de livres que de lecteurs et de lectures, le doute est inévitable… Une magistrale leçon de littérature.