Le titre du roman intrigue.
Quand on sait qu’il fut écrit en 1883 par Mathilde Marie Georgina Élisabeth de Peyrebrune Judicis, dite Georges de Peyrebrune, femme de lettres, romancière à succès puis invisibilisée (merci aux éditions Talents Hauts et à sa collection Les plumées de redonner vie à des écrivaines injustement oubliées), connue pour ses engagements politiques, féministes, arrivée de Dordogne à Paris à la sortie de la guerre de 1870, communarde, on imagine que l’autrice y fait le récit d’une militante, d’une révoltée. Il n’en est rien. C’est même tout l’inverse.
Victoire, née de père inconnu, est abandonnée par sa mère et placée dans un orphelinat. Le fait est courant dans la Dordogne de l’époque. Quel besoin aurait-on eu de donner une éducation sexuelle aux gamines ou des moyens aux mères célibataires d’élever seules leurs enfants ? Aucun recours face à la honte d’avoir été engrossée. Si elles avaient été violées, c’est sûrement parce les femmes l’avaient cherché. Quand elles étaient de basse extraction, elles étaient jugées comme perverses, ayant incité au péché de chair des hommes bien nés. Elles portaient la faute, dans leur âme, dans leur ventre.
Victoire, « drôlesse mal équarrie, courte, large, crevant de graisse, avec de la poitrine plein son corsage et des hanches plein ses jupes », en plus d’être laide, rousse, est bête. Mais d’une force et d’une résistance extraordinaire quand il s’agit d’effectuer les tâches les plus pénibles. Dure au mal, soumise, elle enchaîne les placements dans des fermes, travaillant sans relâche, ne se plaignant jamais. Malgré son manque de grâce, elle aiguise les appétits sexuels d’hommes en quête de plaisirs faciles, rapides, sans conséquence et se retrouve enceinte sans même comprendre ce qui lui arrive. Son parcours, retracé de 1863 à 1876, dans son Périgord natal, n’est qu’une chute.
Si l’histoire est connue, celle incarnée par Victoire est à dégoûter tout contemporain de la raconter à nouveau, tant la puissance déployée par l’écriture de Georges de Peyrebrune semble inégalable. Pas de misérabilisme, pas de réflexions au sujet du destin sordide d’une servante inculte, pas de compassion, l’autrice se borne aux sensations ressenties par son héroïne, décrites sans recul. Elle se contente de narrer les faits, expose les enchaînements des jours avec leurs travaux à faire, leurs bouts de pain à gagner pour survivre. Par sa teneur naturaliste, porté par une langue précise, infaillible, percutante, notant par le menu le détail du labeur champêtre, des couleurs des ciels, des changements infimes rougissant le derme de la jeune femme à cause de la rudesse des efforts physiques qu’elle fournit ou de sa honte, Victoire la rouge plonge le lecteur dans une émotion pure, brute, presque bestiale, celle de la rage que cette petite rouquine ne peut exprimer, celle que l’on ressent face à l’injustice qui frappe les naïfs, les innocents, dans un monde dépourvu d’empathie.
Marianne Peyronnet
